I First impressions
Difficile de partir. C'est forcément un peu déchirant un départ, surtout lorsque l'on a de bonnes raisons de rester.
Je ne sais pas ce que je vais faire lors de ce voyage. Cependant, pour l'heure, mon seul souci est d'arriver à bon port ce soir. J'appréhende, de manière excessive je pense. Tout me semble si flou. Ce séjour dont je parle depuis des mois, semble à une partie de moi-même un caprice de riche, mais je ne dois pas me laisser émouvoir : je l'ai voulu. Je ne suis pas encore en Angleterre, mais je ne suis déjà plus en France, ou c'est en tout cas ce que me laissent deviner les contrôles, les grilles, les sas, les mitraillettes.
Ah l'Europe !
On est à Paris, et pourtant on a l'impression d'être à des kilomètres de là. Une zone mixte. Londres à Paris. On entend les Anglais parler anglais. Il n'y a pas tout à fait autant de voix françaises...
Mais qu'on en finisse ! Que l'anglais ne soit plus que la seule langue autorisée à parvenir jusqu'à moi, puisque c'est ce que j'ai voulu.
Je ne suis plus Français, semble-t-il : le français est devenue une langue épistolaire, presqu'une langue morte.
Pour l'action, et pour toute la pensée opératoire, ma langue, LA langue, est l'anglais.
Ce voyage est à la fois la cause et le remède au trouble de ma nouvelle solitude.
J'ai en poche le nom et l'adresse d'un inconnu, 2 £, et quelques victuailles. J'ai le sentiment d'aller à ma propre potence.
...
Vers le Nord, toujours vers le Nord.
...
La pluie, de plus en plus de pluie...
J'ai lu un peu, vaguement, nous sommes déjà en Angleterre. C'est joli ici. Les collines sont celles d'un golf gigantesque. Il ne pleut plus, il fait grand jour, et même bleu comme dans un fond d'écran Microsoft.Que vais-je faire à Londres ?
Pourquoi un tel sentiment de déchirure ?
Ca n'a aucun sens.
Les voitures roulent à gauche, les trains aussi. Je suis bien en Angleterre.
Etre tout seul à l'étranger, quelle expérience étrange, violente. Partir à deux ou trois, ça n'a rien à voir. C'est plus facile à mon avis de partir à deux à Pékin que seul à Londres. C'est que je devais en avoir besoin.
J'ai finalement fait bon voyage, abstraction faite de la fatigue, du doute, et du réveil intempestif de féroces compulsions, alimentaires principalement.
Je suis à Waterloo Station, je ne sais pas vraiment comment m'orienter. Je n'ai plus du tout envie de prendre des photos. Après avoir demandé mon chemin, je trouve ma station de bus pour prendre le bus n°26, et tente d'acheter un billet. Mes pièces ne rentrent pas dans l'appareil (bizarre, mais j'ai essayé plusieurs fois). Je finis par prendre de l'argent à un distributeur, je le change en petite monnaie, puis je réessaie de prendre un billet de bus, et l'automate s'exécute enfin.
Il me faut tout réapprendre. Les règles ici ne sont pas les mêmes qu'en France. C'est tout comme si je n'avais jamais pris le bus. Je dois demander s'il faut prendre les tickets à bord ou dans un distributeur, je dois apprendre à demander ce genre de renseignements. Ce sont des choses que l'on apprend pas dans un cours de langue.
Il m'est très difficile de suivre la progression des stations puisque je n'ai pas de plan de bus et qu'elles sont très nombreuses, Londres étant une ville très étendue. C'est donc à l'aveugle, si je puis dire, que je parviens jusqu'à Liverpool St, et que je me dirige vers ma destination, en prenant un nouveau ticket pour le bus n°8.
Londres est bien la ville la plus chère du monde.
Le parcours des lignes de bus n'est pas détaillé dans le véhicule, dans la station non plus.
Comme il fallait s'y attendre (et comme je m'y attends), avec le stress, et la difficulté de savoir à quelle station s'arrêter, je descend quelques stations trop tard. Tant pis, je vais marcher. Après avoir arpenté sur quelques centaines de mètres la rue principale du quartier Pakistanais, je retrouve les repères que Kevin, mon hôte pour les premiers jours, m'avait laissé.Je demande à un éboueur s'il connaît le nom de la rue où Kevin habite. Il me répond dans un anglais marqué d'un fort accent polonais qu'il ne connaît pas cette rue. Il me rattrape quelques instants plus tard pour me montrer un petit plan du quartier et m'indiquer la rue que je cherche.

Une fois arrivé dans cette rue, je parviens au numéro 11. Il y a devant la porte un pot de moutarde maille, une bouteille de vin, et quelques autres preuves qu'un français vit bien ici. C'est là que doit normalement habiter Kevin. Des enfants pakistanais jouent devant la porte. Il n'y a pas de sonnette. Je tente d'appeler Kevin avec mon téléphone portable, sans savoir si j'ai la possibilité d'appeler en Angleterre avec mon forfait.Kevin, mon premier contact, vient m'ouvrir. Il ressemble un peu à Julien, physiquement. En revanche, il est bien plus réservé. Je suis déjà rassuré d'avoir un endroit différent. J'espère que je m'entendrai bien avec Kevin. En tout cas il est très prévenant.
Nous dinons.Il a de la moutarde Maille, Tintin, le câble, et une brosse à dents électrique, et il y a un réseau wifi qui passe par chez lui... C'est un être civilisé, comme le laissait augurer sa parenté avec Julien, ainsi que leur amitié.
Il est ingénieur du son. Il parle français. Je ne suis pas aussi perdu que je l'aurais pu croire.
Il y a une autre personne qui vit ici, Nathalie, une autre cousine de Julien, et donc de Kevin. Je ne la connais pas, elle travaille et va rentrer tard ce soir.
James m'appelle pour me dire que son ami pourra certainement me prendre en stage dans son entreprise. C'est à l'autre bout de la ville, c'est de la réception téléphonique je crois, mais ce sera toujours plus sérieux et intéressant que de travailler dans un fish'n'chips. Si je suis accepté, cela me permettra de compenser une partie des frais de séjour, qui restent tout de même assez élevés...
Je vais me coucher, je suis fourbu. Je suis presque rassuré...
Ce n'est que le début, je ne pense pas encore à ma mission, je verrai demain. Pour l'heure, je m'installe. Je m'endors...

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